Une hiérarchie bouleversée
Le millésime 2023 de notre classement des éditeurs de presse marque une rupture avec les années précédentes, avec le recul des leaders traditionnels, issus de la presse quotidienne, et l’émergence d’une nouvelle hiérarchie où trône désormais Infopro digital.

Jean-Clément Texier, président de la Compagnie financière de communication

Après des années de relative stabilité dans la hiérarchie, le millésime 2023 de notre traditionnel classement des éditeurs de presse (bâti sur le critère du chiffre d’affaires) est marqué par l’irruption d’un nouveau leader et l’émergence d’un nouveau podium, d’où les anciens champions, issus de la presse quotidienne régionale et nationale, ont presque tous été éjectés. « Les groupes Sipa-Ouest France et et Ebra, chefs de file de la presse quotidienne régionale, habitués naguère aux avant-postes, marquent le pas cette année, ce qui est révélateur de la crise de la presse locale », constate Jean-Clément Texier, président de la Compagnie financière de communication, et de l’Ecole de journalisme et de communication de l’université d’Aix-Marseille, dans le long entretien qu’il nous a accordé.
Les éditeurs de presse quotidienne à la peine
Ce n’est malgré tout pas vraiment une surprise puisque cette 17ème édition traduit seulement une évolution régulière au cours du temps et un croisement des courbes d’activité : en dix ans, le nouveau numéro 1 du classement, Infopro digital, a doublé son chiffre d’affaires, passant de 280 millions d’euros en 2013 à 580 millions en 2023, quand le leader de l’époque, le groupe Sipa-Ouest France, a fait le chemin inverse en passant de plus d’un milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2013 à 536 millions une décennie plus tard. Un recul dû bien sûr à la baisse de l’activité des quotidiens Ouest France, le Courrier de l’ouest, Presse océan et le Maine libre, mais aussi à l’arrêt d’une activité importante de presse hebdomadaire d’annonces (Spir communication) qui a totalement disparu alors qu’elle constituait la vache à lait du groupe.
Plusieurs relais de croissance potentiels
Heureusement, la baisse des chiffres d’affaires et la gestion de la décroissance de marchés arrivés à maturité ne sont pas une fatalité pour la presse. Certains groupes parviennent encore à afficher de la croissance par des lancements, des innovations ou des opérations de croissance externe. C’est le cas par exemple de Prisma média qui a constitué en moins de deux ans un pôle luxe et décoration significatif autour de la marque Harper’s bazaar, lancée en France début 2023, mais aussi de Milk, des Côtés maison et d’Ideat, repris coup sur coup en quelques mois. « Ce pôle pourrait représenter très vite 10 % du chiffre d’affaires du groupe », nous assure Claire Léost, la présidente de Prisma média dans l’entretien qu’elle nous a accordé (cf. page 24), qui mise aussi les synergies avec l’édition de livres pour accélérer son développement. « Depuis toujours, presse et livre sont intimement liés, ce sont les deux jambes de l’écrit, confirme Jean-Clément Texier. Depuis une décennie, le chiffre d’affaires de l’édition résiste (4,2 milliards d'euros), alors que celui de la presse décline. Pareille situation pousse les éditeurs de presse à compléter leur offre de journaux par une palette de livres ».
Parallèlement, journaux et magazines ont fait de la transition numérique l’une des leurs priorités. L’exemple réussi le plus flagrant est celui du Monde qui a battu cette année ses records historiques de diffusion France payée (540 834 exemplaires en septembre) grâce à la constitution d’un portefeuille d’abonnés numériques en progression constante dont les revenus (plus de 60 millions d’euros) compensent depuis longtemps le recul du print et permettent d’entretenir une rédaction de plus de 550 journalistes.
Si un tel succès reste encore une exception dans le monde de la presse, l’activité digitale prend malgré tout de plus en plus d’importance dans les chiffres d’affaires des principaux groupes, qui jouent aussi la carte de la diversification. Entretien.