Aujourd'hui, le groupe parvient ainsi à réaliser près de 10 % de son chiffre d'affaires dans l'audiovisuel. Encore rentable au début de la décennie, GSO est passé dans le rouge en 2023 et va le rester en 2024. Troisième groupe de la PQR, il fait vivre plus de mille salariés en Nouvelle Aquitaine. Ayant lancé un plan de sauvegarde de l'emploi portant sur plus de 100 postes touchant, aussi bien l'atelier que la rédaction, Nicolas Sterckx ne peut échouer car le groupe manque de fonds propres pour investir dans sa mutation. Une restructuration trop lente et trop mouvementée ne manquerait pas d'inciter certains des actionnaires à pousser de nouveau à la vente.
La montée en puissance de Rodolphe Saadé dans les médias n’est-elle pas étonnante ?
J-C.T. Servi par la conjoncture qui procure à CMA-CGM des bénéfices colossaux, Rodolphe Saadé est l'outsider qui a déversé, ces derniers temps, le plus d'argent dans les médias : environ un milliard d'euros dans l'audiovisuel pour contrôler BFM TV et ses satellites, détenir une ligne dans M6 et dans Brut, environ une centaine de millions pour intégrer et renflouer la Provence-Corse matin et 20 millions pour reprendre le site d'information économique la Tribune, sans oublier le financement continu du lancement de la Tribune dimanche pour contrer le JDD sous pavillon Bolloré. Le modeste CMA-CGM médias, désormais présidé par son épouse Véronique, veut devenir un acteur majeur du secteur.
Pour obtenir ce qu'il convoite, Rodolphe Saadé, entrepreneur audacieux et courageux, n'hésite pas à surpayer, quitte ensuite à faire payer cher aux collaborateurs des sociétés intégrées l'obligation de retrouver vite la ligne de flottaison. Patron quasi de droit divin, il s'entoure de nombreux conseils, parmi lesquels figure Jean-Marie Messier, et d'ambassadeurs hors classe tel Nicolas de Tavernost, mais la décision ultime lui revient constamment car sa confiance passagère est accordée avec parcimonie. Dans l'ADN de cette dynastie d'origine libanaise, qui a naguère frôlé le naufrage, la crainte de se faire instrumentaliser est permanente et le besoin de revanche sous-jacent.
Bien que souvent averti des dangers à vouloir interférer dans l'éditorial, Rodolphe Saadé éprouve de la difficulté à se tenir à distance de ses rédactions. En témoigne la maladroite frustration ressentie ce printemps au lendemain de la Une de la Provence, ce qui explique le remplacement cet automne du directeur de la rédaction, Aurélien Viers, par Olivier Biscaye, issu de Midi libre. De son côté, nommé au début de l'engagement pour apporter un sang neuf à la Provence, Gabriel d'Harcourt, manager respecté par ses pairs de la PQR, n'a pas tenu deux ans et a laissé la place à Jean-Louis Pelé.
A la minute présente, l'homme fort de la galaxie écrite est le refondateur de la Tribune, Jean-Christophe Tortora, 48 ans, aux efficaces réseaux qui s'étendent de l'hexagone à l'Afrique avec un beau pédigree dans l'événementiel. La remontée n'est pas évidente avec une Provence qui a perdu, en 2023, 25 millions d'euros pour 45 millions de chiffre d'affaires, et un Corse matin lesté de 5 millions de pertes pour 13 millions de volume d'activité. Même si un an après son lancement, la Tribune dimanche se targue d’une diffusion proche des 50 000 exemplaires (20 000 en papier et 30 000 numérique, sans compter les abonnements), le retour sur investissement n’est pour demain tant le créneau dominical est étroit. En revanche, c’est une efficace caisse de résonance.
Dans cet entretien, vous avez souligné les rentabilités appréciables de Télérama, Prisma média ou du groupe Figaro. La presse n’est donc pas vouée à faire des pertes ?
J-C.T. Paradoxalement, dans une presse en décroissance, plusieurs groupes conservent un haut niveau de résultat net: plus de 20 %, le record, pour les Editions Législatives (des familles Lefebvre Sarrut), plus de 15 % pour Edimark dans le médical, Keesing dans les jeux ou pour Uni-médias, la filiale du Crédit agricole, et de l'ordre de 10 % pour le Monde diplomatique, De particulier à particulier, et Médiapart. Le site d'information aux 220 000 abonnés numériques, fondé en 2008 par Edwy Plenel, 71 ans, qui a passé cette année la main à la journaliste Carine Fouteau, surclasse le Canard enchaîné, tant en chiffre d'affaires qu'en bénéfices. Grâce à près de 140 millions d'euros de réserves, générant des produits financiers, le palmipède a renoué avec les bénéfices et fait une timide apparition sur le net. Parmi les entreprises prospères, sous la prudente gestion de Nicole Derrien, Uni-médias n'a pas fait de grands bonds en avant comme par le passé, se contentant d'absorber en fin d'année We demain dès frères Siegel.
Dans un environnement en perpétuelle mutation, comment voyez-vous l’avenir de la presse et des médias ?
J-C.T. Je laisse volontiers la parole à Antoine de Tarlé, qui vient de publier aux Editions de l'Atelier un percutant essai autour de « la fin de l'information ». « Afin de rompre l'engrenage fatal entre des médias qui, faute de moyens, réduisent progressivement leur offre et des plateformes numériques qui estiment que cet appoint d'information est à la fois insuffisant et inutile et ne mérite donc pas d'être rémunéré, il va falloir prendre des mesures audacieuses pour assurer l'accès à tous à des nouvelles expliquées et vérifiées portant sur la vie locale, nationale et internationale », explique-t-il. Les recettes ne sont toujours pas écrites. A une nouvelle génération d'éditeurs et de journalistes agiles et créatifs de les inventer sans doute en subissant moult tests négatifs. Seuls ceux qui oseront prendre des risques survivront dans les médias.
Propos recueillis par Didier Falcand