En 2023, dans les statuts de chacune des sociétés éditrices du groupe, un droit de veto a été conféré aux rédactions au cas où il serait envisagé de mettre un terme aux fonctions du directeur ou, pour les magazines, du directeur de la rédaction en cours de mandat. Ce droit de veto s’ajoute à celui que les rédactions peuvent exercer au moment de la nomination du directeur ou du directeur de la rédaction, ainsi qu’au droit d’agrément conféré en 2019 au pôle d’indépendance en cas d’évolution significative de l’actionnariat. Ces dispositions vont bien au-delà des suggestions des Etats généraux de l'information, elles risquent d'être revendiquées par beaucoup de journalistes de la grande presse. Xavier Niel, repreneur des actions détenues par Daniel Kretinsky, a ensuite apporté ces titres, avec ceux qu’il détenait déjà, au Fonds pour l’indépendance de la presse, fonds de dotation qui devient ainsi le premier actionnaire du groupe.
Au terme de ces mouvements, les deux premiers actionnaires de la Société éditrice du Monde sont désormais d’une part le Fonds pour l’indépendance de la presse (Fip), qui prévoit dans ses statuts l’incessibilité des parts de la Société éditrice du Monde ; d’autre part le pôle d’indépendance du groupe le Monde, qui regroupe les sociétés de rédacteurs, les sociétés de personnel et la Société des lecteurs du Monde. Pour l'instant, Prisa ne s'est pas associé au mouvement et l'héritier de Pierre Bergé poursuit son combat juridique contre ce schéma qui rend impossible une flatteuse valorisation de sa participation.

Bernard Marchant, CEO du groupe Rossel
Avec cette opération, l'influence de Xavier Niel dans les médias s'affaiblit-elle ?
J-C.T. Absolument pas. Fondateur statutaire du Fip, il désigne quatre des six membres de son conseil d'administration et oriente sa stratégie. Progressivement, l'ensemble de ses actifs médias ( Nice matin, Paris turf et France Antilles ) vont rejoindre le Fip. Dans son livre « Une sacrée envie de foutre le bordel », il justifie lucidement son engagement : « tu achètes une société quelques milliards d'euros à l'autre bout de la terre, ça ne fait même pas une brève dans un journal français. Mais tu mets 2 millions pour reprendre un média français en dépôt de bilan, et là, tu fais la une de tous les journaux ». Ce joueur croit que le numérique est une chance et non une menace. Sa stratégie est contre-intuitive : « quand la presse est en crise, faut pas licencier mais au contraire améliorer l'offre éditoriale pour conquérir de nouveaux lecteurs et devenir rentable, assurance de l'indépendance ». Xavier Niel, comme dans les télécoms, s'appuie sur un commando : Louis Dreyfus, dont il loue « le boulot formidable au Monde », Anthony Maarek, précieux financier en PQR, et Michael Boukobza pour les opérations chirurgicales. A Nice matin, toujours sur la pente étroite de la délicate remontée, Jean-Louis Pelé a cédé la direction générale à Simon Perrot, commercial tous terrains. Et le dossier de l'imprimerie commune au Muy avec la Provence patine.
A l’heure où la presse écrite se tourne vers la vidéo et l’audiovisuel, le groupe le Monde n’a pas choisi cette option. Qu’en pensez-vous ?
J-C.T. Xavier Niel avance au travers de plusieurs bras armés. Quelque peu mené en bateau lors du renouvellement de la concession de M6, il mise sur PierreAntoine Capton, un entrepreneur qui transforme tout ce qu'il touche en or et qui, demain, pourrait roder autour du dossier OFTV. « Mediawan pilote le basculement des sociétés de production audiovisuelle indépendantes de l'ancien monde, celui des télévisions nationales, vers le nouveau monde, celui des plateformes mondiales, explique-t-il. La stratégie est d’atteindre la taille critique tout en respectant le caractère artisanal du métier ».
Le groupe Rossel-la Voix est également bien présent en télévision avec ses chaînes locales. Comment voyez-vous son évolution ?
J-C.T. Le capital de ce groupe est désormais intégralement contrôlé par Rossel et compagnie, propriétaire du quotidien le Soir à Bruxelles, qui a repris les 25 % que détenait le Crédit agricole du nord. Surtout, à 75 ans, Michel Nozière, aux commandes depuis près d'un quart de siècle, négociateur social hors pair, doit passer le relais à Olivier de Raeymaeker, précédent directeur général du Soir au savoir-faire reconnu en Belgique. L'autorité de Bernard Marchant, le chef de file de la famille Hurbain, propriétaire de Rossel, s'accroît sur la Voix du nord mais également sur l'Union, l'Ardennais, l'Est éclair et Libération champagne. La pression pour atteindre la rentabilité va se renforcer. Pour continuer à investir en développement et en transformation ou pour valoriser en vue d'une vente globale ? La question est posée.
Que dire des opérations menées par Daniel Kretinsky, le propriétaire de CMI France ?
J-C.T. Le francophile tchèque, à grande vitesse, est devenu incontournable dans le monde des affaires hexagonales : énergie, distribution, médias, immobilier. En se payant Casino, il sort un chèque bien plus élevé que celui fait pour Editis (plus de 500 millions d’euros). En dépit de ses spectaculaires prises de participations, ce financier demeure avare de ses deniers. Investisseur à contre-cycle, il attend des retournements rapides en imposant des synergies créatrices d’économies. Exemple, dès 2025, les 700 salariés de son entité presse CMI quitteront Levallois Perret pour aller rejoindre Avenue de France (à Paris) les 1500 collaborateurs d’Editis, sa fédération de maisons d’édition.
Plus que jamais, Daniel Kretinsky affiche sa volonté de bâtir un groupe multimédia intégré. Il est à prévoir que des passerelles seront posées aussi entre Editis-CMI et Fnac-Darty dont il ne possède, pour l’instant, que 29,99 %. Cette toile enveloppant le paysage culturel français a été inlassablement étendue par un maître d’œuvre hyper expérimenté sur tous les terrains, Denis Olivennes. A 64 ans, le président du conseil de surveillance de CMI et président d’Editis, séducteur-né, a envoûté Daniel Kretinsky, lui faisant même prêter de l’argent à Libération. On peut parier qu’il aura son bureau dans l’hôtel particulier que le Tchèque a acheté près de l’Elysée pour y installer le siège social de sa holding. Très attentif à l’édition dont il tire à merveille les ficelles, il a rappelé à la barre la polytechnicienne Catherine Lucet, petite-fille de l’académicien PierreHenri Simon, experte en particulier du scolaire.
Côté presse, c’est Valérie Salomon qui tient les rênes et les cordons de la bourse. Avec 16 marques emblématiques, dont Télé 7 jours, Elle et Version femina, CMI France diffuse 185 millions d’exemplaires par an. Ses récents déboires avec Marianne (plus de 5 millions d’euros de trou depuis la reprise) ne doivent pas occulter l’inattendue percée de Franctireur. De plus, le groupe a complété sa présence dans le print par une entrée dans Loopsider, le challenger de Brut et dans Louie média (producteur de contenus audio). Depuis le 29 mai dernier, CMI France s’est aventuré sur le marché saturé de la presse senior en lançant Vieux, « le magazine qu’on finira tous par lire ». Ce trimestriel incarné par Antoine de Caunes a bien démarré avec une vente supérieure à 100 000 exemplaires. Pour Bertrand de Saint Germain, le directeur général adjoint de CMI France, « Vieux est un magazine de société. Les jeunes qui le liront vont gagner du temps ». Deux dossiers chauds vont se préciser dans les semaines à venir : l’entrée dans la société éditrice de l’Opinion, le quotidien libéral porté depuis une décennie par Nicolas Beytout, 68 ans, et surtout le projet de télévision Réels TV qui doit émettre dès mars prochain. Si Denis Olivennes s’est désengagé de sa petite chaîne Smart TV, il a obtenu de l’Arcom une fréquence sur la TNT.
Pour mener à bien cet ambitieux défi, d’une chaîne de documentaires, Denis Olivennes a débauché de Public Sénat son président Christopher Baldelli, vieux routier aussi bien de l’audiovisuel public (France 3) que privé (RTL). Le groupe a les moyens financiers de ses ambitions mais Daniel Kretinsky serrera certainement les vis.
A CMI, Daniel Kretinsky s’appuie sur Denis Olivennes et Valérie Salomon
Le Télégramme reste, lui, un exemple de diversification aboutie, puisque l’activité médias représente désormais moins de 50 % du chiffre d’affaires du groupe.
J-C.T. Alors que le quotidien finistérien résiste un peu mieux que ses confrères locaux sur le print, il est en avance en matière de déploiement sur d'autres territoires. Avec un chiffre d'affaires de 89 millions d'euros, il sort 2 millions de résultat. Sa principale diversification, Hellowork, a un volume d'affaires comparable mais dégage 20 millions d'euros de profit. Il a fallu une absolue résilience à Edouard Coudurier pour imposer cette plateforme nationale d'offres d'emploi. Lancée sous le label de Régions job, en partenariat avec le Monde et le Nouvel observateur, il a continué à y croire lorsque ses prestigieux associés de sont retirés...avec plus-values pourtant.
Edouard Coudurier aime les challenges. A Morlaix, l'attrait de la mer est évident. Le Télégramme s'est donc lancé dans les courses en ligne en pilotant, entre autres, la Route du Rhum et la Solitaire du Figaro. Sur le segment de l'événementiel, il joue aussi le culturel avec les Francofolies de la Rochelle et le printemps de Bourges. En précurseur, son frère, Hubert, a lancé des télévisions locales qui, aujourd'hui, produisent un journal télévisé élaboré en collaboration avec la rédaction du quotidien et lui permettent de proposer une tribune de débats. Et le Télégramme vient d'accélérer sa présence dans la vidéo avec l'acquisition de Link AM, un acteur de la création audiovisuelle implanté en Rhône-Alpes avec des agences complémentaires, Teaser médias, Agence Méthod et Plein axe docs. Des relais de croissance vers la communication, le brand content autant que les contenus d'actualité. D'autres acquisitions devraient suivre prochainement. Le poids déjà majoritaire du hors-média va donc encore se renforcer. « Informer encore et toujours , avec rigueur et indépendance » reste la devise d’Edouard, le téméraire. Représentants de la troisième génération Coudurier à la tête du Télégramme, les deux frères, sexagénaires alertes, n'envisagent pas de décrocher tant ils ont encore de points à marquer en innovation et diversification.
En PQR, le groupe la Dépêche du midi est le doyen parmi les affaires familiales.
J-C.T. A Toulouse, la Dépêche trouve ses racines en 1870. La famille Baylet l'incarne depuis la Libération et, via sa holding l'Occitane de communication, contrôle 96 % du capital du groupe, qui s'étend jusqu'à Montpellier avec Midi libre. A 78 ans, Jean-Michel Baylet, retiré de la politique active, tient solidement la barre, en laissant aux manettes de la Dépêche à son fils Jean-Nicolas (40 ans) et de Midi libre à son autre fils, Jean-Benoit (un Essec de 37 ans). Vice-présidente du groupe, Marie-France Marchand Baylet préside une rayonnante fondation et suit attentivement les questions financières. Effacé mais présent, Eric Lafont Baylet, fils de la sœur de Jean-Michel, s'occupe de la communication et devrait, à terme, devenir le principal actionnaire individuel de la holding. La relève est assurée, sans pour autant que Jean-Michel Baylet souhaite la précipiter, veillant à maintenir l'équilibre entre ses enfants.
Héritant des effets positifs des cures préventives imposées par l'ancien manager, Bernard Maffre, le groupe tient bien la route. Le quotidien la Dépêche sort 1,4 million d'euros de résultat pour 83 millions de chiffre d'affaires. En PQR, sous l'impulsion de Jean-Nicolas, très impliqué dans les instances professionnelles, il affiche sur le numérique l’une des belles réussites locales en étant particulièrement soucieux des diversifications, allant jusqu'à s'attabler en… brasserie. Avec 60 millions d'euros de chiffre d'affaires, Midi libre tend vers l'équilibre. La pépite du groupe demeure le bi-hebdomadaire Midi olympique, en forte progression l'année de la coupe du monde de rugby en France : 1 million d'euros de résultat, pour 13 millions de chiffre d'affaires.
Son voisin, le groupe Sud ouest, a-t-il évolué dans le même sens ?
J-C.T. Recruté voici dix-huit mois pour son expérience en transformation d'entreprises, Nicolas Sterckx, 58 ans, tient sa feuille de route malgré des résultats pas à la hauteur des attentes de ses actionnaires. Ceux-ci, toujours aussi fractionnés et volatiles, ont changé le président du groupe : la mission d'Olivier Cotineau, un entrepreneur sensible au numérique, s'avère principalement de faire émerger un consensus stratégique. A la faveur des récentes mutations, on assiste à la montée en puissance de la troisième génération : Christophe Galichon, le seul héritier salarié du groupe, a troqué ses responsabilités au pôle média pour prendre un rôle de coordination globale et de représentation professionnelle. David Lemoine, le fils de l'emblématique ancien président, tient les commandes de la holding familiale Socibog, et Tristan Lemoine, le fils de Philippe, le journaliste en marge, est devenu vice-président avec des ambitions justifiées par son poids au sein de M6. Une embauche importante a été effectuée par Nicolas Sterckx en la personne de Michael Bourguignon pour monétiser les contenus aussi bien qu'il l'avait réussi à la Dépêche. Le groupe demeure pénalisé par un outil industriel surdimensionné d'autant plus que le site de Pau tarde à se fermer. L'érosion de la diffusion papier a été accentuée par plusieurs fortes augmentations du prix de vente. En un quart de siècle, la diffusion globale du quotidien bordelais a été divisée par deux tombant à 190 000 exemplaires.
Nicolas Sterckx pousse la diversification en misant beaucoup sur l'agence de communication Eliette et le magazine Terres de vins. Plus spectaculairement, une avancée majeure a été faite avec l'acquisition de la société de production audiovisuelle Ecran du monde, qui vient compléter les prestations de correspondance de TF1 ou M6 opérées depuis longtemps et ses chaînes locales TV7 et TVPI.
|| 366 célèbre ses 10 ans et change de tête ||
366 a fêté en grandes pompes, le 14 novembre, son 10ème anniversaire. L’occasion de se retourner sur une initiative qui a bouleversé la façon d’acheter de la publicité en presse quotidienne régionale, grâce à une stratégie développée autour de deux priorités : la massification et la simplification. Imaginée et conçue dès le départ comme une start-up par son directeur général, Stéphane Delaporte, la régie a su s’adapter aux évolutions d’un marché publicitaire qui n’a cessé d’évoluer à très grande vitesse, où les grandes plateformes internationales et la technologie imposent des mutations permanentes. « La massification de notre offre est cruciale pour nous imposer dans un environnement toujours plus compétitif », nous expliquait-il dans les Clés de la presse en juin dernier, et l’intégration de 20 minutes dans son offre montre que c’est possible. Les deux autres axes prioritaires du plan Fast forward concerne l’accélération de la production de contenus (vidéos et courts formats pour les réseaux sociaux), sous la houlette d’Adèle Tanguy, ancienne directrice générale adjointe du groupe Nice matin, qui vient de rejoindre la régie au poste directrice du pôle contenu, et le développement d’une plateforme technologique propriétaire pour renforcer sa souveraineté sur ses inventaires et offrir une expérience utilisateur plus fluide. Une feuille de route confiée à Line Gasparini, jusque-là directrice générale adjointe. Après avoir cherché et testé de nombreux profils extérieurs avec un chasseur de têtes, c’est finalement en interne que 366 a choisi le successeur de Stéphane Delaporte, qui va partir à la retraite en mars 2025. Arrivée en 2018 au sein de la régie, après une carrière au sein du Nouvel obs et de M publicité, elle connaît l’entreprise, le marché et les enjeux.