Avec les JO, l’année 2024 a aussi été favorable au Parisien.
J-C.T. Comme beaucoup de journaux issus de la Résistance, le Parisien a célébré ses 80 ans avec un éclat tout particulier puisqu’il a réuni 200 happy few au sein de la langousterie du fameux Cheval blanc, restauré face à la Seine par Bernard Arnault. En l’absence du président de la République, qui avait enregistré une vidéo, Brigitte Macron état présente.
Comme son actionnaire, le quotidien a su très bien exploiter les Jeux olympiques à Paris. Soulignons que ce journal populaire de qualité a un sens rare de révélateur de tendances sociétales, d’anticipateur de sujets laissés de côté. C’est pourquoi il alimente très souvent le conducteur des médias audiovisuels. Ce rôle, il le tient parce qu’il a une rédaction qui n’a cessé de se renforcer depuis qu’il a repris le titre à la famille Amaury. Mais ces 400 journalistes plombent quelque peu les comptes.

François Morinière, nouveau président du directoire du groupe Bayard, et Dominique Greiner, directeur général
Comment expliquez-vous l'électrochoc subi par Bayard, groupe traditionnellement sans histoires ?
J-C.T. Osons le dire, l'année de commémoration des 150 ans de Bayard fut une saison aux enfers, la perte de 4,8 millions d'euros s'ajoutant à la fragilité financière éprouvée depuis plusieurs exercices. Le quotidien la Croix est toujours à la peine, son supplément hebdomadaire ne perce pas dans les kiosques, et sa quête d'un manager numérique a provoqué des crispations internes. Pilier économique du groupe, le segment jeunesse, qui représente la moitié du chiffre d'affaires, stagne malgré de multiples acquisitions via Edoki academy ou le lancement de Chouette radio avec Radio France. Un retard d'une quinzaine de millions d'euros sur les budgets prévus a contraint l'actionnaire habituellement en retrait à prendre les affaires en mains. Les pères assomptionnistes ont poussé le président du directoire, Pascal Ruffenach, à anticiper sa retraite et ses acolytes, JeanMarie Montel et Florence Guemy, à quitter le groupe qui souffrait de structures trop lourdes. Le déménagement de Montrouge pour Malakoff va diviser par deux sa surface de bureau et produire une économie d'au moins 3 millions d'euros. Des titres comme le mensuel Panorama ont été arrêtés ou vendus, comme ceux de la presse territoire, et un plan de sauvegarde de l'emploi a été lancé à Bayard services, la filiale spécialisée dans la presse paroissiale.
Pour réussir l'adaptation et la transformation du groupe, les assomptionnistes ont appelé à la présidence de son directoire François Morinière, 60 ans, membre du conseil de surveillance depuis 2018. Un temps patron de l’Equipe (2008-2014) et siégeant au conseil d'administration de l'AFP, il a conservé un œil sur les médias. Surtout, il jouit d'une grande influence dans tous les réseaux chrétiens comme en témoigne son rôle au Collège des Bernardins et sa présidence des Entretiens de Valpre, un quasi think-tank pour Bayard. Apprécié pour son énergie et son ouverture, François Morinière doit ressusciter un groupe confortablement endormi. Quelle sera sa liberté de manœuvre ? Aura-t-il le feu vert pour éventuellement ouvrir le capital verrouillé par les Assomptionnistes depuis l'origine. Toujours considéré comme un péché capital, un rapprochement avec Média participations aurait du sens. Partageant les mêmes valeurs, Vincent Montagne, ces dernières années, a fait croître ses affaires, particulièrement l'édition, alors que Bayard stagnait.
Même si, dans la crise, les Assomptionnistes ont réaffirmé leur attachement à Bayard, il est moins sûr que leur congrégation s'investisse autant en Europe que par le passé alors que leur développement cartonne en Afrique et en Asie. Signe, ce grand propriétaire foncier parisien n'a pas acquis les nouveaux locaux du groupe. Quel sera demain le rôle du Père Dominique Greiner (61 ans), nommé en binôme avec François Morinière ? Une autre nomination est particulièrement scrutée, celle du successeur d'Hubert Chicou (72 ans) à la présidence du conseil de surveillance. Bruno Patino, président d'Arte et grand animateur des Etats généraux de l'information, est en pôle-position pour monter en puissance dans cette instance auquel il appartient et fournit son expertise numérique.
Le groupe Prisma média a beaucoup changé ces dix-huit derniers mois, en multipliant les rachats et les lancements. Qu’en pensez-vous ?
J-C.T. Avec 130 millions d'exemplaires vendus chaque année, Prisma média diffuse un magazine sur trois lu en France via une collection de poids lourds avec des positions de leaders mais en régulière érosion. Pour reprendre l'offensive, l'intuition de Claire Léost, qui a fait ses classes chez Lagardère, puis CMI, a été de se déployer sur de nouveaux territoires avec des chevaux légers à diffusion ciblée: le luxe, la jeunesse et le développement personnel. En 2023, une opportunité rare s'est présentée avec la franchise du prestigieux Harper’s bazaar. Un an plus tard, avec une diffusion payée de 57 000 exemplaires, le succès est prouvé. Et dès l'origine, les grands annonceurs (LVMH, Chanel, Hermès, Kering) ont répondu présents. En octobre, l'exploitation du filon s’est poursuivie avec Harper’s bazaar intérieurs, trimestriel au début. En 2025, une seconde déclinaison est annoncée, Harper’s bazaar homme, qui vise à réinventer la mode masculine. Avec la franchise de Hearst, l'ambition est de réaliser 10 % du chiffre d'affaires du groupe, passant de 20 millions d’euros actuellement à plus de 30 millions en 2027. Ce pôle luxe, qui emploie déjà 65 journalistes, vise l’équilibre des 2026. Cette stratégie de niches s'est dupliquée sur la thématique jeunesse en mettant en kiosques Mortèle Adèle le mag qui déjà trouve 50 000 acheteurs, et sur la santé avec les acquisitions de la marque Dr Good et des sites de M6. Tout cela complète les reprises des groupes Côté maison et Milk, et du titre Ideat. Les marques phares Femme actuelle, Géo et Capital ont fait l'objet d'utiles toilettage et même si Prisma média a été, en 2023, privé de Gala, son fer de lance sur le numérique, il demeure un champion du digital avec 40 millions de visiteurs uniques mensuels et 100 millions d'euros de chiffre d'affaires. Au final, malgré la légère contraction de son volume d'affaires, le groupe dégage une rentabilité supérieure à 10 %, avec 34 millions de résultat net.
Selon vous, le groupe a-t-il souffert des controverses que suscitent les orientations politiques de son actionnaire, Vincent Bolloré ?
J-C.T. Dans l'orbite de Vivendi depuis 2021, Prisma média bénéficie de la bienveillante attention d'Arnaud de Puyfontaine, un sage amoureux des magazines qui, avec Claire Léost, a veillé à apaiser cette société forte de 400 journalistes. Si 180 rédacteurs ont fait jouer leur clause de cession, ce fut majoritairement pour profiter d’un effet d'aubaine. Touchant le haut de la pyramide des âges, ce mouvement a facilité le recrutement de profils plus jeunes plus en phase avec les nouvelles cibles recherchées par le groupe. La tempête anti-Bolloré a principalement frappé Lagardère news.

Claire Léost, présidente de Prisma média

Xavier Niel, actionnaire du Monde et de Nice matin
Comment Prisma média va-t-il profiter de l'arrivée de Vivendi aux commandes de Lagardère ?
J-C.T. En 2025, dans le cadre du projet de scission de Vivendi, les participations dans Prisma média (à 100 %) et Lagardère (à 66,5 %) seront apportés à Louis Hachette group, une entité qui sera cotée sur Euronext growth à Paris. Une dénomination symbolique qui rend hommage à l'histoire et reflète les nouveaux équilibres : d'abord le retail-distribution, ensuite l'édition, et enfin la presse. Cet ensemble sera sous l’autorité de Jean-Christophe Thiery, 57 ans, un fidèle de Vincent et Yannick Bolloré depuis vingt ans. Obligatoirement se construiront des collaborations. Romancière primée, Claire Léost sait que le livre est un excellent thermomètre des attentes du public. Contrairement aux expectations, Paris match, qui aurait pu devenir la tête de gondole des magazines du groupe et le vecteur privilégié des interventions de Vincent Bolloré, est sorti du périmètre avant le rapprochement. L'actionnaire, magicien de la finance, a choisi d'encaisser le jackpot de 120 millions pour une affaire perdant de l'argent et descendue à 60 millions de chiffre d'affaires. Dans cette comète, le JDD, malgré le téméraire lancement du JDD news, pèsera peu économiquement, même soutenu par Europe 1 et Cnews, mais il pourra servir, sur le créneau dominical, les intérêts des quatre sociétés issues de Vivendi.
Que pensez-vous de l’évolution du Monde libre cette année ?
J-C.T. Au moment de la dissolution, le quotidien a capté plus de 600 000 abonnés numériques, un record qui risque d'être un sommet difficile à dépasser. Avec de telles ressources (56 millions d'euros, soit presque le tiers du chiffre d'affaires), il parvient à financer une rédaction en croissance constante depuis quinze ans. Parallèlement, il a souffert au niveau des ressources publicitaires, ce qui l'a obligé à mettre en place une procédure conventionnelle de suppression d'emplois touchant 8 % des effectifs de sa régie publicitaire. La société-mère du quotidien, supportant des charges de holding, affiche en 2023 un déficit, contrairement à 2022. Pour la neuvième année consécutive, le résultat net consolidé du groupe demeure positif, son activité dégageant un résultat d'exploitation de 9,7 millions d'euros et un résultat net de 2,3 millions d'euros. Une fois de plus, Télérama, qui a encore gagné 7,4 millions d’euros (après avoir culminé à 12) demeure sa vache à lait. Ce news culturel a fait décoller ses abonnements numériques qui atteignent 32 000 exemplaires sur une diffusion totale qui résiste à plus de 400 000 exemplaires (contre près de 700 000 en l'an 2000).