En dix ans, les éditeurs de presse ont connu des évolutions très contrastées de leur chiffre d’affaires
Cette année, le classement est marqué par l’émergence d’un nouveau leader, Infopro digital, et un nouveau podium, où l’on retrouve les groupes Figaro et Reworld média. Que vous inspire cette nouvelle hiérarchie ?
Jean-Clément Texier. Comme au dernier Ballon d’or, on n'a pas vu venir le leader même si, années après années, ce groupe progressait. Sous la houlette permanente de sa cheville ouvrière, le très discret Christophe Czajka, il est l’auteur majeur de la consolidation de ce que l’on appelait naguère la presse professionnelle, devenue les médias professionnels. Ce leadership vient au moment idoine puisque la Fédération nationale de la presse d’information spécialisée, dorent Infopro digital est l’un des piliers, vient de célébrer ses 50 ans sous la présidence de Jean-Christophe Raveau, animateur de Pyc média.
Un second nouveau venu sur le podium, Reworld média, récolte les fruits d’un grignotage permanent. Même contesté pour se situer plus du côté du brand content que du journalisme pur et dur, il ne cesse de marquer des points sous la direction de ses impitoyables duettistes, Pascal Chevalier et Gautier Normand.
Survivant des précédents podiums, dont il est un abonné, le groupe Figaro a maintenu son chiffre d’affaires en récupérant Gala, alors qu’il perdait l’accès privilégié à la presse quotidienne régionale avec son supplément TV. Même si, grâce à son actionnaire, la famille Dassault, il a été précurseur au niveau de ses diversifications, il est celui, parmi les trois leaders, où la presse (quotidienne et magazine) pèse le plus.
C’est aussi la première fois, depuis la création de ce classement en 2008, que l’on ne retrouve pas sur le podium soit le groupe Ouest France, soit Ebra…
J-C.T. Les deux chefs de file de la PQR, habitués naguère aux avant-postes, marquent le pas cette année, ce qui est révélateur de la crise de la presse locale.
Autre enseignement de ce classement, les chiffres d’affaires des groupes de presse français ne progressent guère en 2023 et les premiers se situent toujours légèrement au-dessus des 500 millions d’euros.
J-C.T. Quitte à nous répéter au fil des ans, il faut bien constater que la France n’a toujours pas permis l’émergence de puissants groupes. Le numéro un européen des quotidiens, le groupe Axel Springer, réalise 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires et plusieurs conglomérats, en Grande-Bretagne (Murdoch group et DGMT), en Belgique (Mediahuis et DPG média) et en Suisse (TX group et Ringier), dépassent le milliard d’euros avec des rentabilités qui laissent rêveurs tous les éditeurs français. Quant à Bertelsmann, le géant allemand de la presse, de l'édition et de l'audiovisuel, maison-mère de M6, il atteint les 20 milliards d'euros de chiffre d'affaires, avec un bénéfice record de 1,3 milliard d'euros et un Ebitda de 3 milliards.
Comment expliquez-vous qu’avec des actionnaires souvent milliardaires, les groupes français restent aussi petits ?
J-C.T. S’il reflète correctement le poids des entreprises, ce classement ne mesure pas la réelle influence de leurs actionnaires qui avancent très souvent en ordre dispersé. Exemple, Bernard Arnault est présent dans les médias à travers quatre entités distinctes : celle qui contrôle le groupe les Echos-le Parisien, celle qui détient depuis peu Paris match, celle qui est en position d’attente dans Webedia, et celle qui garde au chaud une participation dans Gallimard. De son côté, Xavier Niel est aussi protéiforme : il dispose non seulement du groupe le Monde, mais il contrôle, via NJJ, directement Nice matin, Paris turf et France Antilles, sans oublier les multiples tickets qu’il a pris dans les start-up, notamment l’Informé, le Crayon, Causeur et même dans un Médiapart alors balbutiant.
Quant à Vincent Bolloré, s’il n’a pu conserver Paris match, il s’est maintenu dans le Journal du dimanche qui vient s’ajouter à sa belle prise du passé, Prisma média. Ce morcellement s’explique, entre autres, par un climat français hostile aux concentrations dans la presse depuis la Libération. Tant vis-à-vis des pouvoirs publics et encore plus des journalistes, les éditeurs doivent agir masqués. A l’heure où leur base historique s’effondre, ils se privent d’atouts pour rebondir par des synergies créatrices.
Pourquoi, selon vous, beaucoup de ces groupes de presse sont-ils attirés par l’édition de livres ?
J-C.T. Depuis toujours, presse et livre sont intimement liés, ce sont les deux jambes de l’écrit. Mais quand le chiffre d’affaires de l’édition (4,2 milliards d'euros) résiste depuis une décennie, celui de la presse décline. De 10,6 milliards d'euros en 2000, il est tombé à 8,7 milliards en 2012 pour atterrir à tout juste 5 milliards en 2024, avec des prix de vente publicitaire et papier en vertigineuse inflation. Pareille situation pousse les éditeurs de presse à compléter leur offre de journaux par une palette de livres. Des groupes comme Bayard ou Média participations se déploient sur ces deux marchés depuis longtemps.
Ces derniers mois, le mouvement s’est accéléré avec deux opérations d’envergure : l’acquisition d’Editis par le Tchèque Daniel Kretinsky (propriétaire de CMI France, NDLR) et l’OPA de Vivendi sur Lagardère. Cette proximité du livre et de la presse ne procède pas seulement de raisons économiques, elle prend aussi sens avec les nouvelles pratiques journalistiques. Bien des enquêtes proviennent aujourd’hui d’essais commandités auprès des journalistes par les éditeurs qui accordent à leurs auteurs un temps long qui n’est plus accessible dans les journaux. Nombre de scoops sortis par ces derniers viennent simplement de la publication en bonnes feuilles de futurs best-sellers. Demain, on pressent que les podcasts, une diversification en vogue, pourront eux aussi déboucher sur des livres, à l’instar du succès du Barman de Ritz de Philippe Collin.
Les éditeurs ne sont-ils pas aussi tentés de passer de l’écrit à l’écran ?
J-C.T. Se lancer dans la télévision a toujours été un fantasme pour beaucoup d’entre eux. Certains des plus grands s’y sont même cassés les dents, que ce soit Jean-Luc Lagardère ou Robert Hersant avec la Cinq. Grâce à la TNT, des brèches se sont ouvertes. La famille Amaury, avec sa ténacité et ses poches profondes, a ainsi réussi à imposer la chaîne l’Equipe et, l’an dernier, le groupe Figaro a ouvert une fenêtre en Ile de France. Le mouvement a pris de l'ampleur ces derniers mois avec le rachat de BFM par un nouveau Citizen Kane, Rodolphe Saadé, propriétaire depuis peu de la Provence et de la Tribune, ou encore avec l’attribution par l’Arcom d’une fréquence à CMI France pour Réels TV et à Sipa pour Ouest France TV.

Christophe Czajka, président d’Infopro digital
Curieusement, lors de cette dernière redistribution des cartes, celui qui présentait les meilleures références en savoir-faire audiovisuel, Alain Weill, n’a pas été retenu pour son projet l’Express TV. Plus que rendre fou, la télévision épuise les trésoreries d’entreprises. En France, où le cash-flow des journaux est faible, on peut douter qu’il soit en mesure à supporter cette forme de diversification, sauf si l’actionnaire peut mobiliser des capitaux non issus des médias.
Quelles autres tendances lourdes voyezvous dans ce classement ?
J-C.T. En presse quotidienne, pendant des décennies, les maîtres du jeu étaient issus de la province. Il semblait que rien ne pouvait remettre en question les duchés des grands barons régionaux : Hutin à Rennes, Lemoine à Bordeaux, Defferre à Marseille, Bujon à Montpellier, Bavastro à Nice ou Lignac à Nancy. Dans le même temps, les patrons des journaux nationaux se trouvaient sur siège éjectable.
On assiste à un virage à 360 degrés depuis 15 ans. Aujourd’hui, la presse quotidienne nationale performe tandis que la presse quotidienne régionale se désagrège. Louis Dreyfus, au Monde, comme Marc Feuillée, au Figaro, tiennent solidement les commandes depuis plus d’une décennie et enregistrent des résultats positifs. En région, même s’il n’y a pas encore de territoires dénués de quotidiens, toutes ces entreprises voient non seulement leurs diffusions s’étioler, mais aussi leurs comptes se détériorer. En 2024, tous les régionaux seront probablement dans le rouge. Cette année, comme l’année précédente, le prestigieux Ouest France enregistre des pertes. Quant à Ebra, heureusement que le Crédit mutuel l’a recapitalisé à hauteur de 458 millions d’euros. Depuis 2023, une douzaine de titres de la presse régionale sont touchés par des plans sociaux ( la Voix du nord, la Provence, le Dauphiné, Sud ouest...), voire des mises en liquidation judiciaire comme le Quotidien de la Réunion. Jusqu’à présent, la PQR pensait qu’elle avait le temps devant elle. Désormais, pour survivre, il va lui falloir prendre des mesures d’urgence. Des concentrations de groupes sont à prévoir, tout comme la consolidation des sites industriels finira par advenir ainsi que le suggère Sébastien Soriano, mandaté par les autorités pour rebattre les cartes. Selon le sociologue Jean-Marie Charon, le numérique peut permettre à la PQR d’accéder à une information réellement à valeur ajoutée et de diversifier ses offres jusqu'à la personnalisation. Toutefois, cette stratégie numérique bute sur des difficultés à identifier les thématiques porteuses et à les valoriser, ou des blocages organisationnels comme ceux liés à la répartition des moyens entre le siège d'un titre et ses rédactions locales parfois isolées. En comparaison, avec les fortes audiences numériques gagnées par journaux parisiens, les régionaux ont encore beaucoup de chemin à parcourir.
Aussi bien nationaux que régionaux, les quotidiens sont devenus, pour leur version imprimée, des produits de luxe. Un plafond de verre à ne pas dépasser est atteint. La question des prix de vente est assurément plus cruciale en province qu’à Paris. Les offres des opérateurs de télécom, en particulier celle de Free, n'augmentent pas et s'enrichissent depuis des années, alors que celles de la presse s'appauvrissent. Faute de recettes suffisantes, la tentation des régionaux est grande de jouer sur leur pagination, ou sur le nombre de leurs éditions. En prenant des mesures logiques par rapport à leur équilibre, elles altèrent leur fonds de commerce d’autant que partout, les locales de la presse sont impitoyablement concurrencées par les services numériques des institutions ou des entreprises proches.
La situation est-elle comparable en presse magazine ?
J-C.T. En presse magazine d’information, les news souffrent. La publicité les a désertés et ils ont cru se refaire une santé en faisant exploser leur prix de vente, ce qui a fait fuir des acheteurs. Trop nombreux, ils se mènent une vaine concurrence. A l’exception du Point, comblant ses pertes grâce au lien viscéral de François Pinault envers lui, ils n’ont pas su aborder le tournant numérique. Naguère, ils donnaient le la, ce sont aujourd’hui les chaînes d’info en continu qui orchestrent la mise en scène de l’actualité. Là encore, seul le Point sauve la mise éditoriale grâce à l’aura de ses deux journalistes stars, Franz-Olivier Giesbert et Etienne Gernelle.
L’avenir de cette famille demeure en question : le retrait chahuté mais programmé de CMI de Mariann e en est un premier signe, et il ne faudrait pas exclure que, tôt ou tard, l’Express et Valeurs actuelles, déficitaires l'un et l'autre, ne soient mis en vente. Même si les héritiers d’Iskandar Safa assurent le contraire, les résultats de leur news ne sont plus encourageants et leur ambition dans les médias n’a rien de comparable à celle de leur père. Enfin, au sein du Monde libre, le Nouvel obs, désormais conduit par le rigoureux Sandro Martin, ne parvient toujours pas à équilibrer.
Revenons à notre classement et notre nouveau leader. Que vous inspire cette montée en puissance d’Infopro digital ?
J-C.T. Depuis un quart de siècle, l’existence de ce groupe méconnu du grand public tient à la personne de Christophe Czajka. A 60 ans, cet HEC, après avoir fait ses classes en banques d’affaires, a appris le métier chez Bertelsmann, y passant une petite dizaine d’années et y dirigeant notamment les codes Rousseau. Très vite, il a compris que la presse professionnelle constituait en France un terreau sous-exploité et finalement peu concurrentiel.
Avec un talent inégalé pour séduire les fonds d’investissement, il n’a cessé d’intégrer des titres spécialisés, des salons, des annuaires. En ne limitant pas ses prises à la France, il a fait aussi quelques incursions outre-Atlantique. Parmi ses fleurons, citons le groupe le Moniteur. Fort de 4 000 collaborateurs, Infopro digitial conjugue intelligence humaine et technologies pour aider les professionnels, les entreprises, les collectivités à se transformer.
En fait, au fil des ans, Christophe Czajka a occupé la place qu’avait tenu sur ce créneau autrefois Christian Brégou, premier consolidateur, pour Havas, des journaux de métier. Aujourd’hui, sous le contrôle du fonds Towerbrook qui, plusieurs fois, a vainement cherché à réaliser sa plus-value, Christophe Czajka est-il en mesure de trouver un nouveau partenaire qui lui permette de continuer à grossir ?
Le marché des news magazines, en difficulté, a connu une année riche en innovations, avec un lancement et des nouvelles formules